samedi 20 juin 2009

Existe-t-il une évidence de gauche ?

Ce texte est la version longue de la carte blanche que je co-signe au nom du Ressort avec

Yannick Bovy, Didier Brissa, Isabelle Chevalier, Vincent De Raeve, Eric Jadot, Laurent Petit, Michel Recloux, et Olivier Starquit.

Elle a été publiée dans La Libre du samedi 20 juin 2009, pp.60-61

« A voté ». L’électeur a parlé, merci, revenez la prochaine fois. Et puis ? Quelles conclusions tirer d’un point de vue de gauche ? Le MR rate son (mauvais) coup et recule. Tant mieux. Le CDh consolide sa position chèvre-choutiste de droite. Pffff. Le Parti « socialiste » se la joue « Boudu sauvé des eaux », échappant à une claque que beaucoup redoutaient et qu’il n’aurait pas volée au regard de ses propres errements et de ses renoncements idéologiques. Ecolo, quant à lui, confirme la victoire annoncée.

Cette lame de fond verte, qui s’étend ailleurs en Europe, est un fait politique majeur. L’écologie politique, fruit d’une histoire récente et d’une créativité de terrain, pose de bonnes questions, différemment, et a incontestablement permis une très large prise de conscience face à l’urgence et aux enjeux écologiques. Elle est en outre, potentiellement, force de rupture face aux logiques libérales qui saccagent la planète et menacent l’humanité. Mais la question est de savoir si Ecolo, triomphant, voudra se saisir de l’occasion et peser de manière décisive (rêvons un peu : avec le PS ?) en faveur d’une telle rupture.

Passer dans le vert ? Chiche ! Mais sans une claire remise en cause de l’économie libérale, le changement de modèle souhaité et plus nécessaire que jamais tournera vite au ravalement de façade pâlichon et au constat : « Vous rêviez d’alternatives ? Vous remâcherez de l’alternance ».[1]


Absence d’alternative politique crédible

La campagne électorale a une nouvelle fois démontré l’absence de rupture dans les programmes des partis représentés au parlement et susceptibles de former une coalition. La campagne fut monopolisée par les petites phrases assassines et les « révélations » montées en épingle. Et ce, alors que les conflits et les drames sociaux sont en augmentation et que les enjeux politiques réels autour de la crise du capitalisme méritent une analyse et une attention autrement plus importante[2].

L’agitation médiatique a souvent couvert un vide programmatique de fond. Interpellant. Mais cela ne doit pas masquer la responsabilité des acteurs politiques : aucun des quatre partis de pouvoir, au niveau francophone, n’a avancé de projet de rupture réelle avec le système responsable de la crise économique, sociale, écologique. Les affiches de campagne en ont été l’exemple emblématique. A l’exception notable d’Ecolo et d’un révolutionnaire « tout le monde aime papa », aucun contenu sur les affiches.

Si l’on élargit le spectre d’analyse aux « petites listes », on se doit de reconnaître qu’une attention médiatique supérieure à celle des précédentes campagnes leur fut accordée. Mais elles partaient de tellement bas… Concentrons-nous sur les listes alternatives de gauche. Et déjà se pose une question : une dissidence du PS qui ne se situe pas en rupture programmatique et qui, pour faire un « coup » médiatique, recycle le mari d’Anne-Marie Lizin, est-elle à considérer comme une alternative de gauche ? Nous ne le pensons évidemment pas. Tout comme nous ne croyons pas qu’une sortie des régionalistes du PS, un temps envisagée et qui aurait reçu (hélas ?) un réel écho au sein de certains secteurs, notamment syndicaux, apporterait beaucoup aux luttes pour la justice sociale.

Reste alors la « Gauche de gauche », partie à l’abordage en ordre dispersé[3]. Et là, rebelote : en dépit de longues discussions, aucune unité n’a pu se réaliser (à l’exception notable de la constitution d’une liste plurielle à Bruxelles). Nous ne parlons même pas ici d’une fusion des différents groupes existants, mais simplement d’un front ou d’un cartel électoral. Résultat : hormis le PTB, qui double son score un peu partout et réalise quelques percées significatives, ce fut une Bérézina de plus.

Quel échec, et quelle occasion manquée que cette désunion de petites chapelles incapables de s’entendre, qui restent invisibles, inaudibles, et ne récoltent que des miettes…


Mais au fait, faut-il un nouveau parti de gauche unitaire ?

Quelle dynamique unitaire proposer aux femmes et aux hommes de gauche en quête d’alternatives au capitalisme ? Le Parti communiste joua longtemps un rôle important en Belgique par sa force politique et ses structures militantes. C’est d’un tel aiguillon dont la gauche a besoin aujourd’hui. Une force politique qui ouvrirait des horizons à un électorat en déshérence[4] et pourrait appuyer les militants syndicaux et les militants de gauche au sein du PS, d’Ecolo ou même du CDh. Pour voir le jour, cette force ne doit pas forcément passer par la fusion des petits partis existants. Les freins sont en effet moins de l’ordre des programmes que de l’analyse divergente de faits historiques et de querelles d’égos rédhibitoires.

L’échec récent d’Une Autre Gauche doit servir de leçon, tout comme celui, plus ancien, de Gauches Unies. Ce dernier, jamais vraiment digéré, pèse toujours, notamment à cause de la répression qui a suivi au sein des syndicats et de la déception des nombreux militants associatifs qui s’étaient impliqués. L’apparente perte de vitesse de l’altermondialisme en Europe plombe également l’imaginaire des contre-attaques possibles.

La création d’un nouveau parti n’est donc pas forcément la priorité[5], d’autant qu’elle repose les questions des structures, du pouvoir… interrogeant leur pertinence dans une perspective de changement profond vers une société d’égalité, d’émancipation et de justice sociale.

Rappelons, à titre d’exemple, qu’Ecolo est né de la fusion de mouvements environnementalistes à la recherche d’un débouché politique. La première étape n’est-elle donc pas aujourd’hui de reconstruire la gauche à la base, plutôt que de vouloir le faire par le haut ? Cette option nécessite une reconquête des esprits lobotomisés par des dizaines d’années de propagande pour un capitalisme débridé. Elle exige ainsi, notamment, de soutenir partout les personnes, les actes, les luttes qui osent questionner sans cesse les orientations, les discours et les pratiques des structures sociales dans lesquelles ils évoluent.

Ces multiples foyers de résistance à l’injustice, à la résignation, à la disparition progressive de l’esprit critique sont de nature à favoriser l’émergence d’une nouvelle force de gauche, fruit de la mise en réseau de ces micro-luttes, de ces multiples voix qui contestent les décisions hiérarchiques ou d’appareil et qui demandent sans cesse l’adéquation entre les paroles, les principes et les actes[6]. Tous ces militants critiques, bénévoles sur le terrain, travailleurs et délégués syndicaux combatifs… En bref, toutes ces personnes qui entretiennent, parfois inconsciemment, l’esprit de la Résistance et l’espoir d’une gauche de gauche.

L’évidence de la gauche est cette capacité de contestation, d’exercice du libre-examen et de l’esprit critique dans un but d’émancipation. Elle est vivante, combative, chez ces utopistes qui se refusent à tout fatalisme, à toute compromission avec les forces et les logiques de la droite, du libéralisme, au nom d’un pragmatisme dévoyé. C’est elle qu’il faut semer, cultiver, fortifier, partout et tout le temps, en se gardant bien de vouloir préalablement l’étiqueter et la canaliser. Ce qui n’enlève rien à l’urgence de son auto-organisation, afin d’être un jour – vite ! – capable de peser sur un échiquier politique bien plus préoccupé par la cogestion du capitalisme que par son dépassement


Notes

[2] Voir la carte blanche du front commun syndical, Plus de 300.000 manifestants à travers l’Europe. Et alors ? dans Le Soir du 27.05.09, p.17.

[3] Pour les lecteurs intéressés par ces différentes chapelles, voir Julien Dohet et Jean Faniel, La gauche radicale toujours en quête d’unité, in La Revue nouvelle n°5/6 de mai-juin 2009, pp.6-10.

[4] Ce 7 juin 2009, nos concitoyens ont émis 442.613 442.613 votes blancs ou nuls et 746.021 ne se sont pas présentés aux bureaux de votes (environ 9% des électeurs).

[5] Voir l’échec électoral du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en France.

[6] Comme lorsque la FGTB wallonne lance très opportunément une campagne « Le capitalisme nuit gravement à la santé » mais finit, à l’approche des élections, par mettre en sourdine son indépendance syndicale et appeler à voter pour le PS…

lundi 8 juin 2009

la pensée contre-révolutionnaire

Cet article a été publié dans le n°376 du mois de juin 2009 du magazine Espace de libertés, pp.26-27

« La Révolution française fut un ensemble d’événements suffisamment puissant et universel pour transformer le monde de façon radicalement permanente, pour avoir introduit ou du moins nommé des forces qui continuent de le changer. (…) La Révolution française a permis aux hommes de prendre conscience du fait qu’ils peuvent changer le sens de l’histoire, leur offrant, soit dit en passant, ce qui reste à ce jour le slogan le plus puissant jamais formulé en faveur de la démocratie : Liberté, égalité, fraternité »[1].

C’est bien à ce changement radical en faveur de la démocratie que s’oppose toute une littérature et une pensée qui fait partie du corpus doctrinal de l’extrême droite[2]. Cette critique de la Révolution française est contemporaine de celle-ci, et remonte d’ailleurs même plus loin. Il s’agit plus fondamentalement d’une critique de l’héritage des Lumières et de toutes les avancées philosophiques et politiques qu’elles ont amenées. L’historien israélien Zeev Sternhell a, dans une véritable somme, analysé de manière très complète ce mouvement qui formera une réelle culture qui s’oppose au rationalisme et à une vision critique d’une société qui pourrait évoluer par l’action de ses membres[3]. Cette contestation de la Révolution Française et de son héritage évolue cependant depuis la fin de la guerre froide pour sortir des cercles réduits de l’extrême droite et se diffuser de plus en plus. Cette évolution est analysée par l’historien britannique J. Hobsbawm, l’auteur de la synthèse de référence L’Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle parue chez Complexe en 1994, dans un livre qui regroupe trois de ses conférences[4]. Dans cet ouvrage il montre que l’héritage de la Révolution Française fut revendiqué par quasiment toute les composantes de la société française, à commencer par la bourgeoisie qui ira jusqu’à accepter et utiliser le concept de « Révolution bourgeoise ».

L’origine du « Terrorisme »

Si la chronologie et les apports globaux de la Révolution sont donc repris par l’essentiel des forces politiques, une période posera rapidement problème et sera contestée. Il s’agit de celle où Robespierre, à la tête des Jacobins, détient le pouvoir et que l’on connait généralement sous le nom de « Terreur ». L’historienne française Sophie Wahnich, dans un court essai stimulant, démontre combien cette période est indissociable de l’ensemble du phénomène révolutionnaire et en représente le moment où le peuple obtient le plus de place dans le processus décisionnel. C’est ainsi que les Thermidoriens instaurent le suffrage censitaire. Il s’agit donc de recontextualiser cette période : « « Terrorisme » et « terroristes » sont deux mots qui naissent avec Thermidor. Ceux qui voulaient fonder un nouvel espace politique et symbolique égalitaire sont les vaincus de l’histoire. (…) En inventant le néologisme de « terroriste », les thermidoriens n’ont pas seulement anthropologisé une violence qualifiée aussi de populaire, ils ont activement occulté ce qui avait assis sa légitimité en situation : un processus juridico-politique de responsabilité collective. En effet, le devoir d’insurrection faisait de chacun un veilleur qui devait soit s’insurger au risque de sa vie, soit prendre en charge les décisions de la Convention nationale »[5]. Mais pendant longtemps, seul cet épisode et les personnalités de Robespierre et Saint-Just posent problème.

Sophie Wahnich, tout comme Hobsbawm, souligne combien c’est en 1989 à l’occasion du bicentenaire de la Révolution Française – mais aussi la date de l’effondrement du « bloc soviétique » - que la contestation de l’héritage révolutionnaire va s’intensifier et s’étendre progressivement à la Révolution dans son ensemble. Une des explications se trouve dans l’histoire de la réception des idées révolutionnaires et dans les conséquences qu’elles auront car «ce qui a maintenu en vie la Révolution française en tant que point de repère politique, lui donnant ainsi un second souffle, fut sa place dans les débats internes de la Russie soviétique ». Ce n’est donc pas un hasard si, après la diabolisation totale de la Révolution de 1917, on s’attaque à ce qui fut son modèle principal. C’est ainsi qu’après Livre noir du communisme[6] on retrouve quelqu’un comme Stéphane Courtois parmi les auteurs du Livre noir de la Révolution française[7]. Ce gros livre est intéressant à plus d’un titre. Publié par la très catholique maison d’édition du Cerf, il constitue un réquisitoire à charge de l’ensemble de la Révolution française reprenant tous les arguments habituels, parfois même de manière caricaturale comme avec le texte du Père Jean Charles-Roux consacré au Dauphin et qui ne comprend pas la moindre mention d’une source justifiant le propos. Le livre réhabilite bien entendu les Vendéens, dénonce la confiscation des biens de l’Eglise… mais va plus loin car dans sa deuxième partie il remet en avant une série d’auteurs contre-révolutionnaire comme Jacques Bainville et Charles Maurras. Le propos est d’ailleurs clair dès l’avant-propos puisque les idées de ces auteurs y sont présentées comme éclairant « les temps totalitaires et démocratiques d’une manière aussi inattendue que pertinente ».

Ce livre n’est malheureusement pas anecdotique mais au contraire significatif et illustratif d’une production littéraire et historique qu’analyse Hobsbawm dans la troisième partie de son livre. Il s’agit donc bien d’une offensive idéologique qui vise, à travers des positionnements moraux décontextualisés faisant fi de l’Histoire au profit d’histoires[8], à contester les épisodes historiques qui visaient à émanciper le peuple. « Je ne doute pas que le jour où les causes de la Seconde Guerre mondiale ne seront plus identifiables, on écrira de merveilleuses histoires pleines de talent et d’amertume, parlant à son sujet de catastrophe inutile ayant causé plus de morts et de destructions que la Première Guerre, pour un résultat peu éloigné de ce qui aurait de toute façon fini par arriver. Il est évidemment plus facile d’envisager de tels événements si l’on ne cherche pas à les comprendre, ou si l’on ne se sent pas concerné par leur histoire. »[9]. Et posons-nous la question : n’est-on pas déjà très proche de ce jour quand on voit l’importance donnée au 8 mai en Belgique ou le vote au parlement européen ce 2 avril 2009 par 553 votes pour (dont les partis verts et la quasi totalités des sociaux-démocrates), 44 contre et 33 absentions d’une résolution réhabilitant les vaincus de la seconde guerre mondiale, soit les Fascistes de tout bord, et condamnant une des composantes du camp des vainqueurs, soit les Communistes ?

Mais de manière plus globale, n’est-ce pas la place du peuple et de sa possibilité de maîtriser son destin qui est la vraie question au cœur de ces remises en causes ? Ne serait-ce pas cet aspect qui explique le rejet et la condamnation des périodes où il joua un rôle de premier plan ? Est-ce tellement un hasard si ce type de livre arrive à une époque où l’on préfère la « gouvernance » et les « technocrates » à un approfondissement de la démocratie ? Cela nous ramène à l’analyse d’Annie Collovald de la notion de populisme : « (…) Avec le populisme, il est bien question du peuple, mais d’un peuple réduit au statut de problème et refait par les préjugés d’une élite sociale et pour les besoins de la cause néolibérale qui projette la construction d’un avenir radieux, conduit par la mondialisation des logiques financières, contrôlé par des experts (…) Le peuple doit être méprisé et méprisable pour que se réalise l’utopie conservatrice du néolibéralisme rêvant d’une démocratie dépeuplée et réservée à une étroite élite « capacitaire » »[10]. Pour conclure, nous poserons donc la question de savoir si cette offensive idéologique contre la Révolution Française, qui ne se limite plus à sa période la plus radicale, n’est pas tout simplement une offensive contre la Démocratie. Car, pour reprendre la conclusion du livre de Zeev Sternhell déjà cité : « Pour éviter à l’homme du XXIe siècle de sombrer dans un nouvel âge glacé de la résignation, la vision prospective créée par les Lumières d’un individu acteur de son présent, voire de son avenir, reste irremplaçable »[11]

NOTES

[1] Hobsbawm, Eric J. Aux armes historiens. Deux siècles d’histoire de la Révolution française, Paris, La découverte, 2007, p.122.

[2] Voir à ce sujet plusieurs textes de notre chronique dans Aide-Mémoire disponible sur Internet :

[3] Sternhell, Zeev, Les anti-Lumières. Du XVIIIe siècle à la guerre froide (coll. L’espace politique), Paris, Fayard, 2006, 590 p.

[4] Hobsbawm, Eric J. Aux armes historiens. Deux siècles d’histoire de la Révolution française, Paris, La découverte, 2007

[5] Wahnich, Sophie La Liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme, Paris, La Fabrique, 2003, p.94-95.

[6] Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Paris, Robert Laffont, 1997, 846p.

[7] Escande, Renaud (sous la direction de), Le livre noir de la Révolution française, Paris, éditions du Cerf, 2008, 882p.

[8] Le film Marie-Antoinette de Sofia Coppola illustre également ce courant.

[9] Hobsbawm, op.cit. p.109.

[10] Annie Collovald, Le « Populisme du FN ». Un dangereux contresens. Broissieux, éditions du Croquant, 2004, p.234. Voir aussi l’article d’Olivier Starquit, Un plaidoyer pour le populisme in Aide-Mémoire n°48 d’avril-mai-juin 2009, p.5-6.

[11] Sternhell, Zeev, Les anti-Lumières… op.cit., p.580

dimanche 7 juin 2009

Solidarité avec les sans papiers

Depuis ce samedi 6 juin 2009 des sans papiers occupent la gare désaffectée de Bressoux. Il se fait que j'habite à 100 mètres de cette gare qui, si elle n'a plus de guichets ni de cafétaria, reste un arrêt très fréquenté le matin et le soir. En effet, la gare de Bressoux est située sur l'axe qui va à Visé et Maastricht et un train s'arrête toutes les heures. Ce train est un direct vers Bruxelles. De nombreux navetteurs prennent donc le train à Bressoux et sont une heure après à Bruxelles. Pour une histoire de cette gare, voir l'article de Pierre Eyben dans Le chainon manquant, l'organe d'Urbagora
Mais revenons au plus important : l'occupation décidée par les sans papiers. Hier ils se sont donc installés. Nettoyage de la gare, réactivation de l'eau et de l'électricité...
Comme le communiqué ci-dessous l'indique, ils ont besoin de pas mal de choses. Actuellement ce sont les matelas qui manquent le plus. Et des couvertures car ce début juin est frais...

"Depuis 11 heures ce matin, une cinquantaine de sans-papiers occupent l'ancienne gare de Bressoux. Cette occupation est une action politique destinée à attirer l'attention de nos gouvernants sur la situation dramatique vécue par les sans-papiers au quotidien. En effet, ils attendent la réalisation de l'accord de gouvernement décidé il y a presque deux ans. Ne sachant plus d'où attendre une régularisation promise depuis trop longtemps, ils ont décidé de s'installer dans la salle d'attente de l'ancienne gare.Surréaliste ? Pas plus que la politique migratoire belge. Exagéré ? Pas plus que les promesses non tenues du Gouvernement. La gare de Bressoux vient donc de se transformer en centre social où sans-papiers, belges et étrangers avec papiers peuvent de rencontrer, partager des activités et faire ensemble divers ateliers... Dans tous les cas, attirer l'attention du Gouvernement et de la population dans l'attente de la régularisation qui les transformera en êtres humains comme les autres, comme vous, comme nous...
Vous êtes donc les bienvenu-e-s (terminus bus 18 et 17, mais aussi arrêt "grotte du Bouxhay" des bus 69, 67, 60/, 140), dès ce soir, à 18h où un souper public sera organisé, soirée de fête et de lutte en même temps, soirée de solidarité. Amenez avec vous svp de quoi aider à l'installation et à l'occupation du lieu: matelas, couvertures, draps de lit, matériel de cuisine (couverts, assiettes, casseroles, verres, thermo de café,...) mais aussi matériel sanitaire et de nettoyage (papier toilettes, essui-tout, essuis de cuisine, seaux, raclettes, brosses...) ou de "bureau" (bics, papier, ciseaux, punaises, crayons, marqueurs,...), etc.
Et puis n'hésitez pas à passer dire bonjour, boire un café ou un thé...
Soutiens aux sans-papiers!". Voir aussi le site de l'OSP

J'essaierai d'actualiser ce message régulièrement.
Voici toujours une série de lien vers les premiers reportages:
. Le récit de l'occupation par Indymedia
. La Libre Belgique du 06.06
. La Meuse du 06.06. Avec comme d'habitudes les réactions racistes et inacceptables (du style : "Bientot on aura un jour de congé supplémentaire;le jour de l'ouverture de la chasse aux maroufs" ou " Qu'ont les mettent dans des wagons a bestiaux et retour chez eux....") non modérés par un journal qui ne prend ici pas ses responsabilités. A quand une action en justice sur base de la loi Moureaux ?
. RTL-Tvi du 06.06
. Un article du PSL du 09.06
. La Gauche, organe de la LCR du 16.06
. Le Soir du 18.06
. RTC du 18.06


samedi 16 mai 2009

Crise financière ou crise du capitalisme ?

C'est sous ce titre que La Libre Belgique a publié le jeudi 14 mai 2009, pp.54-55 une version raccourcie du texte intitulé originellement La réduction du temps du capitalisme, ici et maintenant que je cosigne au nom du "Ressort" avec Didier Brissa, Karin Walravens, Laurent Petit, Michel Recloux, Olivier Starquit, Yannick Bovy
La crise continue

La crise. La crise sévit. Un tunnel dont le bout se dérobe à la perspective. Volvo, Opel, B-Cargo, Arcelor Mittal. Chaque jour, la litanie des plans sociaux est égrenée. Face à cette lancinante mélopée, l’exaspération croît parmi les travailleurs, dont certains vont jusqu’à séquestrer des managers. Mais de quelle crise parle-t-on ? Crise financière qui débouche sur l’économie « réelle » ou crise du libre-échange et, partant, crise du capitalisme ? La crise financière n’est pas une dérive du capitalisme : c’est parce qu’il fonctionne trop bien en ayant réussi à imposer un blocage salarial universel qu’il a eu besoin de la financiarisation pour assurer sa reproduction : « ce phénomène n’est donc pas une excroissance malsaine sur un corps sain mais un élément constitutif du capitalisme contemporain » [1]. En d’autres termes : le capitalisme est intrinsèquement enclin à la crise. Une autre question fondamentale qui en découle est celle visant à savoir comment combattre sérieusement le libéralisme économique sans s’attaquer au libre-échange : en effet, « au jeu du libre-échange, des délocalisations et de la déflation salariale, il n’est nul gagnant si ce n’est ceux qui ont empoché les profits et qui ont su les placer en des lieux préservés » [2] et qui appellent maintenant l’état à la rescousse. Sans remettre en question la gravité de la crise, les bénéfices de nombreuses entreprises, communiqués dans le premier trimestre 2009 et qui concernent les résultats pour l’année 2008, ont certes baissé mais subsistent ( faut-il évoquer les plantureux chiffres de Suez , de Total, voire revenir sur le « cash out » de La Poste, entreprise également bénéficiaire – à quel prix ?-). Cela veut dire concrètement que l’immense majorité des entreprises ne perd pas d’argent mais en gagne moins. Dans le même ordre d’idées, certaines questions méritent d’être posées : ne serait-il pas indiqué d’opérer une distinction entre les entreprises en difficulté et celles qui veulent malgré tout maintenir un bon « return » aux actionnaires ? Ainsi, au lieu de gloser sur les parachutes dorés, ne serait-il pas judicieux de légiférer sur la tension salariale au sein des entreprises, voire d’interdire aux entreprises bénéficiaires de procéder à des licenciements ? Et même de se demander si c’est bien au public de combler une année de déficit alors qu’il n’a pas bénéficié des dizaines d’années de plantureux bénéfices réalisés.

Au lieu de cela, quelles sont les pistes mises en avant tant par les interlocuteurs sociaux que par les partis politiques pour faire face à la situation ?

Des couteaux sans lames

Aujourd’hui, dans un contexte de crise économique grave, dont les travailleurs ne sont en rien coupables, il leur est demandé d’encore faire des efforts, ce qu’ils pourraient comprendre. Ainsi, une enquête de Vacature indiquait que 46 % des employés étaient prêts à travailler moins pour sauver leurs collègues. Le gouvernement flamand a ainsi proposé une prime temporaire (overbruggingspremie), qui peut aller de 95 euros jusqu’à 345 euros par mois en fonction de l’ampleur de la réduction du temps de travail choisie. Cette mesure vaut uniquement pour les entreprises qui rencontrent des difficultés suite à la crise, et est limitée dans le temps ( 2 x 6 mois). Et le débat sur le chômage temporaire des employés fait rage et cale face à l’intransigeance patronale refusant d’y coupler l’harmonisation des contrats d’employé et d’ouvrier.

En revanche, certains employeurs n’hésitent pas à profiter de cette conjoncture (par définition temporaire) pour mettre en œuvre les plus noirs desseins, en gestation depuis des lustres : les témoignages de pression et de chantage d’employeurs visant à contraindre les travailleurs à prendre un crédit-temps (souvent un 4/5) plutôt que la porte sont légions. Et à part Groen ! qui part en campagne électorale avec la semaine de 32 heures, un salaire de base et un impôt sur la fortune, force est de constater que les autres partis sociaux-démocrates ont des propositions ressemblant à des couteaux sans lames, comme si la plupart des responsables politiques actuels étaient dans l’incapacité de remettre en cause une croyance massive en un capitalisme indépassable. Au moment où le capitalisme financier est concrètement et spectaculairement touché au cœur, combien sont ceux qui en appellent pieusement et piteusement à sa moralisation, voire à sa refondation ? A l’inverse, combien, à gauche, osent au contraire souligner l’urgence de le mettre à bas, au plus vite et dans l’intérêt commun ?

A l’heure de la crise financière, la solution est-elle de travailler plus longtemps et de jouer sa pension en Bourse ?

Réduction capitale

Si le ralentissement de l’économie est indubitable, sortira-t-on de la crise en renforçant encore la compétitivité ? Il est bon de rappeler que la montée du chômage résulte de la non-redistribution des gains de productivité aux salariés. Il est bon de rappeler que le point aveugle du débat de la riposte à la crise contient toujours un tabou, celui de la répartition des richesses. Le chômage (temporaire ou non), le temps partiel ne constituent –ils pas autant de moyens de distribuer et de diminuer le temps de travail…mais de façon inégalitaire ? Ne serait-il pas temps de travailler moins pour travailler tous ? La réduction hebdomadaire du temps de travail, avec embauches compensatoires et sans perte de salaire induirait assurément moins de stress, moins d’accidents de travail : et donc un moindre coût pour la collectivité et pour la sécurité sociale, principalement dans son secteur « soins de santé » dont on rappelle constamment le « dérapage » des dépenses. Le temps de travail a longtemps diminué progressivement grâce aux gains de productivité qui ont été largement partagés entre l’amélioration du pouvoir d’achat et le temps libre. Mais depuis 30 ans, ces gains ont été surtout confisqués par les revenus financiers, sapant ainsi la légitimité sociale du système économique et, partant, du prétendu modèle européen tant vanté par la social-démocratie. Dans ce cadre, il n’est pas superflu de rappeler que les heures supplémentaires prestées représentent entre 270.000 à 300.000 équivalents temps plein. De tout temps, le patronat a toujours prédit des cataclysmes en cas de réduction du temps de travail On comprend pourquoi : répartir équitablement les gains de productivité, c’est les enlever partiellement au capital. Mais les gains de productivité doivent-ils servir à augmenter la rentabilité des investissements ou à améliorer le bien-être de toute la population (et pas seulement d’une minorité) ? Par ailleurs, il faut oser s’interroger sur les nécessaires limites de l’augmentation de la productivité pour que le travail ne devienne pas intenable (quand il ne l’est pas déjà…). La crise actuelle n’est–elle pas l’occasion rêvée de redéfinir une économie basée sur la satisfaction des besoins fondamentaux existants et non sur la perpétuelle course à l’invention de nouveaux besoins notamment au travers de la publicité ? Une économie visant à satisfaire les besoins selon un mode de croissance soutenable et utile ? Une économie visant à satisfaire les besoins de chacun, par exemple à travers des modalités équivalentes à un revenu … Ne peut-on discerner dans les transformations en cours, dans les pratiques qui s’inventent et les luttes qu’elles suscitent, d’autres possibles plus désirables du point de vue d’une politique d’émancipation ?

Puisque la quête de l’opulence n’a pas résolu le problème de la misère et que la spirale consumériste précarise toujours plus la population, il est plus que temps d’élargir ce débat trop étriqué et d’oser l’inimaginable en opposant à « ce pur capitalisme un pur anticapitalisme proportionné aux menaces qu’il fait peser sur le bien-être de l’humanité » [3]

Notes

[1] Michel Husson, Un pur capitalisme, éditions Page deux, Lausanne, 2008, p.192
[2] Jacques Sapir, « Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis », Le Monde diplomatique, mars 2009, p.18
[3] Michel Husson, op.cit, p.194

mercredi 13 mai 2009

Historien et marxiste. Oui c’est compatible !

Cet article a été publié dans Le Drapeau Rouge n°27 de mai-juin 2009, p.15


Né en 1917, l’historien Eric J. Hobsbawm est un des grands historiens marxistes engagés politiquement dont l’œuvre est trop peu connue. Il n’est souvent connu, au mieux, que pour sa brillante analyse du XXe siècle L’âge des extrêmes. Histoire du court xxe siècle qui, dans un climat marqué par les théories de la « fin de l’histoire », fut boycotté par tous les éditeurs francophones avant que Le Monde diplomatique s’allie avec les éditions Complexe pour permettre aux lectorats francophones de lire cette œuvre magistrale il y a maintenant déjà dix ans.


« Le marxisme est loin d’être l’unique théorie structuro-fonctionnaliste de la société, bien qu’il puisse prétendre être la première d’entre elles, mais il diffère de la plupart des autres par deux aspects. Il insiste tout d’abord sur une hiérarchie des phénomènes sociaux (tels que la « base » et la « superstructure »), et ensuite sur l’existence au sein de toute société de tensions internes (« contradictions ») qui contrebalancent la tendance du système à se maintenir. L’importance de ces particularités du marxisme se situe dans le champs de l’histoire, car ce sont elles qui lui permettent d’expliquer – à la différence des modèles structuro-fonctionnalistes de la société – pourquoi et comment les sociétés changent et se transforment : en d’autres termes, les faits de l’évolution sociale »[1]. Cet extrait illustre clairement la démarche historique d’Hobsbawm et ses choix de recherches. L’ouvrage Marx et l’histoire reprend dix textes, souvent des conférences, se situant entre 1968 et 1996. L’historien anglais y réfléchit sur le métier d’historien, sur son engagement, sur le marxisme, mais aussi sur le monde qui l’entoure. Et d’être très clair sur les enjeux dans lesquels il s’inscrit : « Dans un futur prévisible, nous devrons défendre Marx et le marxisme, dans le domaine historique et en dehors de celui-ci, contre ceux qui les attaquent sur les terrains politique et idéologique. En faisant cela, nous défendrons aussi l’histoire, et la capacité de l’homme à comprendre comment le monde est devenu ce qu’il est aujourd’hui, et comment l’humanité peut marcher vers un futur meilleur »[2].


Citoyen et historien, historien car citoyen pourrait-on dire également. Car s’il insiste à de nombreuses reprises sur l’importance du respect des règles de la critique historique, sur le respect des faits, de la recherche des sources, Hobsbawm universitaire internationalement reconnu, se positionne très loin des universitaires retirés dans leur tour d’ivoire au nom de leur pseudo objectivité. Il apporte ainsi des réflexions importantes négligées parfois même au niveau de la formation des historiens. Sur les sources, il plaide notamment pour l’élargissement des champs d’investigation car travailler sur l’histoire populaire ne peut se faire via les archives qui gardent la mémoire des dirigeants. Les sources orales, notamment, revêtent pour lui un intérêt capital. « Mais une telle démarche est rare, car pour la plus grande partie du passé, les gens étaient généralement illettré. Il est plus courant de déduire leurs pensées de leurs actes. En d’autres termes, nous fondons notre travail historique sur la découverte réaliste de Lénine : on peut exprimer aussi efficacement son opinion en votant avec ses pieds que dans un bureau de vote. »[3]. L’utilisation de sources originales (dans tous les sens du terme) permet ainsi des trouvailles intéressantes et très significatives pour l’histoire sociale. Ainsi de cet exemple bien moins anecdotique qu’il n’y parait : « Mais des prénoms purement laïques deviennent courants dans certaines régions au XIXe siècle, parfois délibérément non chrétiens, ou même antichrétiens. Un collègue florentin a chargé ses enfants d’une petite recherche sur les annuaires téléphoniques toscans afin de vérifier la fréquence de prénoms tirés de sources délibérément laïques – par exemple de la littérature et de l’opéra italiens (comme Spartacus). Il s’avère que cela correspond de très près aux zones d’ancienne influence anarchiste – davantage qu’avec celles sous influence socialiste. Nous pouvons donc en déduire (et c’est également probable dans d’autres régions) que l’anarchisme était plus qu’un simple mouvement politique, et a eu tendance à présenter les caractéristiques d’une conversion active, un changement complet du mode de vie de ses adeptes »[4].


En fait, Hobsbawm est d’autant plus objectif dans sa pratique d’historien qu’il reconnaît sa subjectivité. Il rejoint en cela un autre brillant historien, américain celui-là, Howard Zinn[5] qui a très justement intitulé son autobiographie L’impossible neutralité.

NOTES

[1] Hobsbawm, Eric, Marx et l’histoire. Textes inédits., Paris, Demopolis, 2008, p.48

[2] P.81

[3] P.146

[4] Pp.148-149

[5] Sur Howard Zinn, voir deux articles que j’ai écrit dans Espace de Libertés et consultable via ces liens : La subjectivité comme réelle objectivité (http://juliendohet.blogspot.com/2007/07/la-subjectivit-comme-relle-objectivit.html) et Une oubliée de l’histoire : Emma Goldman (http://juliendohet.blogspot.com/2008/01/une-oublie-de-lhistoire-emma-goldman.html)

mardi 5 mai 2009

La révolution conservatrice

Cet article a été publié dans Aide-Mémoire, n°48 d'avril-mai-juin 2009

Dans notre précédent article[1], nous avons commencé à analyser la pensée de Julius Evola à travers son analyse du fascisme italien. Nous avons clairement indiqué, principalement dans la dernière partie, combien Evola se positionnait dans la mouvance idéologique contre-révolutionnaire[2]. Nous allons approfondir cet aspect via son analyse du Nazisme.

Les points de désaccords

Le positionnement d’Evola envers le Nazisme, peut-être plus qu’envers le Fascisme d’ailleurs, est très intéressant pour approcher les nuances qui peuvent exister au sein de l’extrême droite et qui expliquent toujours la présence de divers courant en son sein aujourd’hui. Evola critique en fait tout ce qui permettait au Nazisme de remplir quelque peu le dyptique de son nom. Car ce n’est évidemment pas l’aspect « national » qui le gène mais bien celui de « socialiste ». Ainsi des initiatives de mixité sociale comme dans le Service du Travail[3] : « En matière d’assistance sociale au bénéfice des classes inférieures, l’Allemagne hitlérienne fut à l’avant-garde de toutes les nations, n’ayant à ses côtés que l’Italie fasciste. Cela rentrait directement dans la politique d’Hitler, désireux d’avoir avec lui la classe laborieuse, à laquelle il assura un maximum de bien-être bourgeois, tandis que la reprise du slogan insipide de la « noblesse du travail » lui donnait une « conscience » particulière. Mais on dépassa parfois l’objectif, au point de devancer l’invasion de cette plèbe disposant de moyens et présomptueuse qui, de nos jours, prolifère comme une vraie peste dans la « société de consommation ».[4] Plus fondamentalement, le populisme sur lequel Hitler fonde son pouvoir lui déplait également car il va à l’encontre de sa théorie aristocratique : « Le Troisième Reich s’est donc présenté sous la forme d’une dictature populaire, le pouvoir étant entre les mains d’un seul individu privé de toute légitimité supérieure, tirant uniquement du Volk et de son consensus l’origine de son pouvoir. Telle est l’essence du Führerprinzip. Avec lui, on avait voulu revenir à une tradition du temps des Germains, à la relation entre le chef et sa suite, unis par un lien de fidélité. Mais on oubliait en premier lieu que ce lien ne s’établissait alors qu’en cas de nécessité ou en vue d’objectifs militaires déterminés et que, tout comme la dictature pendant la première période romaine, le Führer (dux ou heretigo) n’avait pas un caractère permanent ; en second lieu, que les « partisans » étaient les différents chefs des lignées, non une masse, un Volk ; en troisième lieu, que dans l’ancienne constitution germanique, il y avait, en dehors du chef exceptionnel qui pouvait exiger une obéissance inconditionnelle en certaines circonstances – en dehors du dux ou heretigo – le rex, possesseur d’une dignité supérieure en raison de son origine »[5].

De là, la troisième critique qui porte sur le racisme hitlérien :« De toute façon, quant à l’appréciation d’ensemble du racisme allemand de notre point de vue, notre jugement est le suivant : il faut voir une aberration démagogique dans la prétention germano-aryenne qui amenait à penser, comme l’avait affirmé Hitler, qu’être un balayeur du Reich devait être considéré comme un honneur plus grand que d’être roi d’un pays étranger. Ceci n’enlève rien au fait que, du point de vue de la Droite, une certaine conscience raciale équilibrée, une certaine dignité de « race » peuvent être jugées salutaires, si l’on pense à quel point nous en sommes aujourd’hui, avec l’exaltation de la négritude et tout le reste, avec la psychose anticolonialiste et le fanatisme de l’ « intégration » : autant de phénomènes parallèles au déclin de toute l’Europe et de l’Occident »[6]. Si l’antisémitisme d’Hitler relève pour Evola du registre de la paranoïa[7], il ne le condamne pas entièrement et prône même un antisémitisme « éthique », qui s’oppose à certaines valeurs comme le cosmopolitisme et le matérialisme, plutôt qu’un antisémitisme « racial ». D’autant que, comme d’autres responsables de l’extrême droite ayant continué leurs activités après 1945, il reconnaît le côté handicapant pour sa cause du génocide : « Mais la liquidation physiques des Juifs doit être rapportée essentiellement à la période de la guerre et aux territoires occupés, car on estime généralement qu’il n’en restait en Allemagne, au début des hostilités, que 25000 environ. Et pour ces massacres, connus dans un deuxième temps seulement par la majorité du peuple allemand, aucune justification, aucune excuse n’est recevable. »[8]

Il ne faut donc pas se tromper. C’est bien la forme du racisme et non le concept en temps que tel qu’Evola rejette, lui qui reprend en les approuvant, les idées de Walther Darré[9] : « Or, le Troisième Reich, bien que n’étant pas du tout opposé à l’industrie, s’occupa de prévenir énergiquement le « déracinement du paysan » (donc, implicitement, son exode urbain), de protéger la base naturelle de son existence, c’est-à-dire les terres, non seulement contre toute expropriation et toute spéculation économique, mais aussi contre tout fractionnement et tout endettement. Le centre de cette politique, ce fut le concept de l’Erbhof, c’est-à-dire d’une propriété héréditaire inaliénable, à transmettre à un seul héritier, au plus qualifié (ce qui, souvent d’ailleurs, correspondait à un usage séculaire) : à conserver à travers les générations, « héritage de la lignée dans les mains de paysans libres »[10].

La Révolution conservatrice

C’est donc clairement les quelques apports des Lumières et du rationnalisme repris dans le Nazisme, qu’Evola critique : « On peut comprendre, par conséquent, à quel niveau la lutte pour la vision du monde descendit en prenant des directions de ce genre. A ce sujet, la limite principale, ce fut celle d’un « naturalisme » qui niait toute véritable transcendance. Il suffit de penser que l’on condamna, comme d’esprit non-aryen mais « levantin », la distinction entre l’âme et le corps, le racisme postulant et présupposant leur unité essentielle et indivisible. »[11]. A l’inverse, il approuve certains éléments comme la volonté de construire un réel imaginaire politique : « Il faut néanmoins reconnaître au national-socialisme le mérite d’avoir perçu la nécessité d’une « lutte pour la vision du monde ». Pour Hitler lui-même, la vision du monde était un facteur de première importance, situé au-dessus des idéologies et des formules de parti. La révolution devait être étendue au domaine de la vision du monde, de la Weltanschauung »[12]. Rien d’étonnant donc de trouver la déclaration suivante : « Si Mein Kampf d’Hitler fut la Bible politique et idéologique du national-socialisme, l’ouvrage principal en fait de vision du monde et d’interprétation de l’histoire fut, dans le Troisième Reich, Le mythe du XXe siècle d’Alfred Rosenberg. C’est à lui qu’on se référa, sur plus d’un point, pour l’endoctrinement des jeunes générations. »[13]. De là, Evola enchaîne logiquement avec son approbation de ce que fut la SS qui, à l’exemple de Sparte mais aussi des Jésuites, répond à sa demande d’un Ordre élitiste destiné à être l’aristocratie nouvelle défendant un monde hiérarchisé inégalitaire et qui s’éloignait de la caricature germaniste du racisme dont nous venons de dire combien il la condamnait : « Dans un discours prononcé à Poznan le 4 octobre 1943, Himmler parla carrément des SS comme de l’Ordre armé qui, à l’avenir, après l’élimination de l’Union Soviétique, aurait dû monter la garde de l’Europe sur l’Oural contre « les hordes asiates ». L’important, c’est que dans cette situation un certain changement de perspective eut lieu. On cessa d’identifier l’ « aryanité » à la « germanité ». On voulait combattre non pour un national-socialisme expansionniste reposant sur un racisme unilatéral, non pour le pangermanisme, mais pour une idée supérieure, pour l’Europe et pour un « Ordre Nouveau » européen. Cette orientation gagna du terrain dans la SS et s’exprima dans la déclaration de Charlottenburg (…) Dans cette déclaration de Charlottenburg, il était question de la conception de l’homme et de la vie propre au Troisième Reich et, surtout, du concept d’Ordre Nouveau, lequel n’aurait pas dû être hégémonique, mais fédéraliste et organique. »[14]

Evola défend donc une sorte de Nazisme qui serait purgé de sa forme Hitlérienne, ce qui est un raisonnement quelque peu particulier quand on sait combien Hitler est indissociable du parti qu’il a créé[15] : « Par ailleurs, toujours après 1918 et avant l’avènement d’Hitler, il y eut en premier lieu des intellectuels qui, partant de cet héritage traditionnel, cherchèrent à promouvoir un mouvement tout à la fois de restauration et de rénovation. Là aussi, on pensait à une révolution, non dans le sens progressiste et subversif, mais bien comme refoulement du négatif, de ce qui s’était sclérosé et de ce qui, dans le régime précédent, avait perdu en partie ses possibilités vitales originelles, pour se ressentir au contraire de l’avènement du nouvel âge industriel. D’où la formule, souvent employée, de « révolution conservatrice ». »[16] Cette révolution conservatrice qui doit être entendue comme la troisième voie entre le totalitarisme hitlérien et la démocratie et le marxisme est bien un projet qui garde toute son actualité dans l’après guerre : « Le décret, signé par Hindenburg, avait un caractère légal. L’action concrète contre les communistes n’eut pas ce caractère, dans la mesure où elle ne fut pas accomplie par la seule police, mais aussi par les SA et les SS hitlériens de leur propre initiative, ce qui donna lieu à des excès. Mais si nous devions dès maintenant formuler un jugement du point de vue général de la Droite, nous devrions dire que dans tout Etat digne de ce nom des mesures de ce genre s’imposent dans certaines circonstances. C’est justement parce que rien de tel n’a été fait pour la plus grande gloire de la sacro-sainte démocratie, que dans l’Italie d’après la guerre mondiale le cancer représenté par le communisme et ses compagnons de route a pris une ampleur alarmante et y a poussé des racines si solides que son extirpation apparaît peu probable sans une véritable guerre civile »[17].

Un nouveau parcours significatif

Julius Evola est donc une nouvelle fois un auteur dont la pensée et le parcours traverse les bouleversements de la deuxième guerre mondiale et fait la liaison entre l’extrême droite des années 30 et sa continuation dès le lendemain de la guerre. Né à Rome le 19 mai 1898 dans une famille de la petite noblesse sicilienne, Evola est tout d’abord proche des futuristes avant de s’engager dans la première guerre mondiale. Dès les débuts du Fascisme, il participe au sein de celui-ci au courant traditionnaliste, fortement influencé qu’il est par les écrits, principalement La crise du monde moderne, et la pensée de René Guénon. Se rapprochant des SS durant la guerre, il termine celle-ci à Vienne où en avril 1945 il se retrouve paralysé des membres inférieurs à la suite d’un bombardement. Dès 1948 on le retrouve dans les groupes fascistes en Italie. Son implication est telle qu’il est arrêté en 1951 car considéré par la police comme le maître à penser des groupes les plus extrémistes à cause de son ouvrage Les hommes au milieu des Ruines. Il décède le 11 juin 1974[18].

Nous terminerons ce double article comme nous l’avons commencé par une citation de la préface due à et qui synthétise bien le positionnement d’Evola: « Nous pouvons donc conclure ces considérations préliminaires en disant qu’idéalement le concept de la vraie Droite, de la Droite telle que nous l’entendons, doit être défini en fonction des forces et des traditions qui agirent d’une manière formatrice dans un groupe de nations, et parfois aussi dans des unités supranationales, avant la Révolution Française, avant l’avènement du Tiers Etat et du monde des masses, avant la civilisation bourgeoise et industrielle, avec toutes leurs conséquences et les jeux d’actions et de réactions concordantes qui ont conduit au marasme actuel et à ce qui menace d’une destruction définitive le peu qui reste encore de la civilisation européenne et du prestige européen. »[19]


Notes

[1] Voir Le Fascisme est de droite in Aide-mémoire n°47 de janvier-février-mars 2009.

[2] Voir La pensée « contrerévolutionnaire » in Aide-mémoire n°36 d’avril-mai-juin 2006.

[3] Voir notre analyse critique de ses aspects dans Force, Joie et Travail! in Aide-mémoire n°45 de juillet-août-septembre 2008,

[4] Evola, Julius, Le fascisme vu de droite. Suivi de notes sur le troisième Reich, Paris, Totalité, 1981, p.130

[5] Pp.124-125

[6] p.140

[7] p.141

[8] p.143

[9] Voir De l’étalon au noble SS in Aide-mémoire n°27 de janvier-février-mars 2004.

[10] Pp.134-135

[11] p.148

[12] p.146

[13] p.150

[14] p.160

[15] Voir nos deux articles « Mon Combat » d’Adolf Hitler, une autobiographie… in Aide-mémoire n°20 de Janvier-février-mars 2002 et « Mon Combat » d’Adolf Hitler, un programme…in Aide-mémoire n°21 d’avril-mai-juin 2002, ainsi que Les résultats d’une coalition avec l’extrême droite in Aide-mémoire n°30 d’octobre-novembre-décembre 2004.

[16] p.121

[17] p.121

[18] Les renseignements biographiques proviennent de l’encyclopédie en ligne Metapedia que nous analyserons dans un prochain article.

[19] Pp.27-28

dimanche 5 avril 2009

Des chroniques de 60 ans très actuelles

Cet article a été publié dans le n° 374 d'avril 2009 du magazine Espace de libertés, p.20

Après une excellente biographie[1], ce sont les chroniques publiées par Georges Orwell dans Tribunes que les éditions Agone ont la brillante idée de publier en français.

Suivis d’un précieux glossaire et d’un index les 80 textes de l’auteur du célèbre 1984 montrent combien ce livre a largement occulté la richesse de la pensée de cet intellectuel critique et pour cela atypique. Comme le dit très justement Jean-Jacques Rosat dans sa préface : « (le) travail de dépolitisation d’Orwell est rendu plus aisé par le peu de visibilité – aujourd’hui comme hier – de la tradition politique dans laquelle il était ancré. (…) Son œuvre et sa pensée sont inscrites dans une culture politique aujourd’hui largement refoulée, émanant de petits groupes allant des socialistes révolutionnaires aux dissidents du trotskisme (ILP britannique, POUM espagnol, Partisan review et Politics aux Etats-Unis, etc.), qui ont pris acte dès les années 1930 du double échec historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire (renoncement à combattre le capitalisme d’un côté, adhésion au totalitarisme stalinien de l’autre) sans cesser pour autant de chercher les voies d’une transformation socialiste de la société »[2]. C’est donc une œuvre salutaire que de republier des écrits d’un journaliste qui questionne sans cesse, au fil des sujets très divers qu’il aborde, la cohérence des autres mais aussi de lui-même.

Si Orwell était clairement anticommuniste, il n’en restait pas moins un socialiste convaincu persuadé que l’immédiat après-guerre était une occasion de construire un autre monde pour lequel il prônait clairement des nationalisations, la limitation de l’écart des revenus… et se référait à Marx : « Les socialistes ne se prétendent pas capables de rendre le monde parfait ; ils s’affirment capables de le rendre meilleur. Et tout socialiste qui réfléchit tant soit peu concédera au catholique qu’une fois l’injustice économique corrigée le problème fondamental de la place de l’homme dans l’univers continuera de se poser. Mais ce que les socialistes affirment avec force, c’est qu’il est impossible d’affronter ce problème tant que les préoccupations de l’être humain moyen sont, par nécessité, économiques. Tout cela se trouve résumé dans la formule de Marx selon laquelle l’histoire humaine ne pourra commencer qu’après l’avènement du socialisme»[3]

Très étonnamment, peu de points abordés dans ces chroniques sont devenus obsolètes et à l’inverse beaucoup nous parlent encore aujourd’hui. Comme lorsqu’il déplore que le terme « fascistes » soit devenu passe-partout et disqualifiant rendant le concept peu clair, ou quand il prône une mobilisation citoyenne immédiate devant le moindre acte raciste pour en empêcher la banalisation. Mais c’est sur deux points précis qu’il nous semble particulièrement pertinent de lire les chroniques d’Orwell aujourd’hui. Tout d’abord cette recherche constante de la cohérence et ce perpétuel esprit critique, surtout envers les gens et groupes qui lui sont le plus proche idéologiquement. Ensuite, et c’est un thème qu’il aborde souvent, la question de la presse dont il dénonce la concentration dans les mains de quelques propriétaires et dont il analyse brillamment la situation : « L’insupportable sottise des journaux anglais depuis 1900 environ a eu deux causes principales. L’une est que presque toute la presse est aux mains d’une poignée de gros capitalistes qui ont intérêt au maintien du capitalisme et qui tentent donc d’empêcher les gens d’apprendre à penser. L’autre est qu’en temps de paix les journaux vivent essentiellement des publicités pour les produits de consommation, pour les sociétés de construction immobilière, pour les cosmétiques, etc. ; ils ont donc tout intérêt à maintenir un état d’esprit « le soleil brille » qui incitera les gens à dépenser leur argent. L’optimisme est excellent pour le commerce, et davantage de commerce signifie davantage de publicité. Il faut donc éviter que les gens sachent la vérité sur la situation économique et politique, et détourner leur attention sur les pandas géants, les traversées de la Manche à la nage, les mariages royaux et autres sujets lénifiants. »[4]. On ne peut plus actuel, non ?

Notes

[1] Voir notre recension Orwell : anticommuniste par socialisme in Espace de libertés n°356 de septembre 2007, p.25

[2] Georges Orwell, A ma guise. Chroniques 1943-1947. (Coll. Banc d’essais), Marseille, Agone, 2008, pp.29-30

[3] Id. p.50

[4] Id. p.130